Raphaël LECA  UFRSTAPS Dijon  E2 CAPEPS 02-03       
 
Sujet :  En quoi et comment l’acquisition de techniques contribue-t-elle à la formation des élèves en E.P.S. ? (Les exemples sont pris dans l’enseignement du second degré).  
 
 
     La reprise de volée au football, le smash au tennis ou au volley, le Fosbury en saut en hauteur… autant de techniques emblématiques d’une pratique sportive. En éducation physique et sportive, ces techniques sont souvent fortement ancrées dans les imaginaires collectifs des élèves, au point de constituer le centre de gravité autour duquel se greffent souvent leurs représentations. Mais au-delà de cette appropriation symbolique préexistante à toute forme d’intervention, l’une des fonctions de l’enseignant d’E.P.S. est de s’interroger sur les relations unissant les techniques et la formation de ses élèves. 
 
Selon G.Vigarello et J.Vivès, la technique est l’ « ensemble des moyens transmissibles à mettre en œuvre pour effectuer le plus efficacement une tâche donnée » (Technique corporelle et discours technique, Revue EPS n°184, 1983). P.Goirand apporte une nuance importante, en indiquant que « la technique c'est tout à la fois l'ensemble des moyens reconnus comme efficaces dans une situation donnée ou une classe de situations et l'activité des individus qui produisent ces moyens » (Plaidoyer pour une technique culturelle, in Techniques sportives et culture scolaire, sous la direction de P.Goirand et J.Metzler, Ed. Revue EPS, Paris, 1996). Dans cette perspective, en plus des notions d’efficacité et de transmissibilité, nous retiendrons que la technique est vue comme une production, et non comme un seul produit. En éducation physique et sportive, les techniques les plus « visibles » et les plus emblématiques d’une culture commune sont bien sûr les techniques sportives. Mais nous verrons que face à la diversité des problèmes se posant à l’apprenant et au pratiquant, d’autres techniques sont importantes dans notre discipline : certaines sont des techniques corporelles qui « accompagnent » le geste sportif proprement dit (techniques de mesure, d’arbitrage, de chronométrage, d’échauffement ..), d’autres sont des techniques plus méthodologiques, et concernent notamment le « savoir apprendre ».   
Définir la formation n’est pas aisé, tant ce concept reçoit des acceptions variables. Nous retiendrons que le concept de formation s’incarne dans les objectifs et les finalités de notre discipline, avec l’ambition de voir dans l’élève d’aujourd’hui « le citoyen cultivé, lucide, autonome » de demain (Programme de la classe de seconde générale et technologique, 2000). Au final, il s’agit, pour l’élève, de disposer de réponses de plus en plus élaborées aux problèmes que posent les relations à l’environnement physique et humain, et que la diversité des APSA enseignées illustre. Ces réponses, construites « ici et maintenant », s’intègreront au processus de formation si elles sont susceptibles d’être réinvesties « ailleurs et plus tard » (J.Roche, 1991).   
     A priori, les notion de culture, lucidité, ou autonomie paraissent assez éloignées de la notion apparemment plus restrictive de technique. Comment réussir à établir le lien entre ces intentions plutôt générales et généreuses, et ce qui n’est en première analyse qu’un ensemble de moyens efficaces permettant de réussir une tâche ? Ce lien concerne-t-il plutôt le produit (l’élément culturel), ou plutôt le processus (l’activité adaptative de l’élève) ? 
En quoi en apprenant des techniques, l’élève apprend aussi autre chose ? 
Cette participation des techniques à la formation des élèves suppose-t-elle une certaine conception de l’enseignement de la technique, et des interventions particulières ? 
 
     En considérant la formation en E.P.S. comme une augmentation des pouvoirs d’action et de réaction face à l’environnement physique et humain permettant aux élèves de s’émanciper de leur motricité habituelle, nous soutiendrons l’idée selon laquelle les techniques contribuent à cette formation si elles permettent la construction de compétences et si elles s’accompagnent de transformations « surajoutées » à l’apprentissage de la technique elle-même. En d’autres termes, nous montrerons que la technique ne devient formatrice que si elle élargit son champ d’application à un domaine d’expertise s’étendant au-delà des tâches d’acquisition, et si elle permet de « faire, analyser les conditions du faire et se connaître en faisant » (J. Marsenach, 1990). 
 
     Dans une première partie, nous étudierons les relations entre l’acquisition des techniques et la construction de compétences culturelles, après quoi nous porterons notre attention sur la contribution de ces techniques à l’élaboration de compétences méthodologiques. Enfin, nous expliquerons que la fécondité de ces relations suppose une certaine conception de l’enseignement de la technique en EPS, et des interventions pédagogiques et didactiques ad hoc.  
 
 
      
Partie 1 :  Les techniques et les compétences culturelles 
  •    Dans les activités topocinétiques, disposer de techniques, c’est augmenter ses pouvoirs moteurs pour agir avec efficacité et construire des compétences spécifiques et propres à un groupe d’activités  en sport co. par exemple, les intentions et les actions doivent évoluer de concert.  
  •    Dans les activités morphocinétiques, la technique est l’objet même sur lequel portent les jugements de réussite ou d’échec (ainsi en gymnastique, la difficulté d’un élément ne doit jamais être forcée au détriment d’une exécution correcte du point de vue de la tenue et de la technique, sinon dénaturation de l’activité). La formation s’incarne ici surtout dans ce qui se construit en même temps que la technique (les contenus).  
  •    Les techniques sportives sont un élément de la culture, leur appropriation est donc aussi un but et pas seulement un moyen (en relation avec la seconde finalité).  
  •    Les techniques corporelles permettent de gagner en sécurité (notamment les habiletés dites d’évitement face au risque  réchappes en gymnastique, esquimautage en kayak, chutes en judo, etc. ou encore le placage au rugby ou la technique d’assurage à 4 temps en escalade).  
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    Partie 2 :  Les techniques et les compétences méthodologiques 
  •    Acquérir des techniques permet de « mesurer et apprécier les effets de l'activité » (Programme seconde, 2000) en stabilisant, de proche en proche, les conditions procédurales qui mènent à la réussite. L’acquisition de techniques sportives peut être, dans cette perspective, l’occasion de construire des techniques méthodologiques (techniques de concentration, de préparation mentale, de répétition de ses actions ou de retour critique sur sa prestation…).  
  •    Acquérir des techniques donne la possibilité à l’enfant de « maîtriser ses émotions » (Programme 6e, 1996)  car perception d’une augmentation de ses propres pouvoirs d’action.  
  •    Grâce à la maîtrise des techniques, l’élève « peut concrétiser, mettre à l'épreuve ou anticiper des connaissances mobilisées dans d'autres disciplines » (Programme 3e, 1998)  mise en parallèle de connaissances procédurales (la technique « éprouvée ») avec des connaissances déclaratives (principes généraux de conservation de la vitesse, de déformation des trajectoires, de maintien des équilibres…).  
  •    Acquérir des techniques permet de « s’engager lucidement dans la pratique de l’activité » (techniques d’échauffement, de récupération active entre les efforts, de portés/soulevés de charges lourdes, de relaxation…) 
  •   Acquérir des techniques peut rendre les élèves capables de « commenter les performances des sportifs de haut niveau afin de devenir des spectateurs lucides et éclairés ». Devenir un « amateur critique » du sport ne peut s’opérer « à vide », uniquement sur la base d’informations (connaissances déclaratives) : cela suppose un « vécu » qui passe la l’acquisition de quelques techniques significatives de l'A.P.S.A.  
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    Partie 3 :  Les conditions pédagogiques et didactiques permettant aux techniques d’être au service de la formation 
  •   La technique ne s’acquiert jamais « à vide », elle est une réponse à un besoin ( sens). Ainsi dans les sports d’opposition, il s’agit de faire évoluer ensemble manières de faire (les techniques) et raisons de faire (la stratégie)  en évitant par exemple les techniques décontextualisées du jeu.  
  •    La technique est souvent guettée par le risque de devenir une simple routine. Contre le risque de sclérose  importance des répétitions en conditions variables.  
  •    Pour une conception fonctionnelle de l’enseignement des techniques : la technique s’acquiert à partir de l’activité adaptative des élèves et dans la confrontation à des contraintes intelligemment choisies par l’enseignant (et non pas dans la reproduction servile d’une forme spatio-temporelle inspirée du geste de haut niveau).  
  •    La maxime de J. Piaget, « réussir et comprendre », s’applique aussi à l’acquisition des techniques. Or, « comprendre, c’est inventer ou reconstruire par réinvention » (J. Piaget, Où va l’éducation, UNESCO, 1971). L’enseignant veillera à organiser les conditions permettant au débutant de « réinventer » la technique efficace.  
  •    Nécessité de nuancer  l’élève peut-il vraiment tout réinventer ?  
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        « Un monde gagné pour la technique est perdu pour la liberté ». A l’opposé de cette citation pessimiste de G.Bernanos (La France contre les robots, R.Laffont, Paris, 1944), notre devoir s’est attaché à montrer qu’acquérir des techniques, c’est, au sens large,  gagner en liberté d’action. 
     
         Les techniques, en même temps qu’elles permettent de construire des compétences spécifiques et propres à un groupe d’activités, s’accompagnent de transformations (motrices, perceptives, cognitives…) qui correspondent aux  éléments à s’approprier pour réussir et comprendre les actions (ici les techniques). Elles sont également un élément de la culture, et leur acquisition participe d’une des missions essentielles de l’école : faire partager à tous les élèves une culture commune. De plus, de nombreuses techniques corporelles interviennent favorablement sur la sécurité, en permettant d’éviter un accident ou d’en atténuer les conséquences.  
    Par ailleurs, les techniques sont favorables à l’acquisition de compétences méthodologiques. Nous avons vu en effet qu’elles permettent de « mesurer et apprécier les effets de l’activité », « maîtriser ses émotions », comprendre ses actions en évoquant des connaissances déclaratives appartenant à d’autres disciplines (physique notamment), « s’engager lucidement dans la pratique de l’activité » (techniques de préparation, de récupération, ou de préservation de l’intégrité physique), et devenir, de proche en proche, un véritable « amateur critique du sport ».  
    Enfin, nous avons souligné que ces relations positives entre techniques et formation supposaient des interventions pédagogiques et didactiques spécifiques, qui témoignent d’une certaine conception de l’enseignement de la technique. Ainsi avons-nous mis en avant la technique comme réponse à un besoin, ainsi que la nécessité de répéter les techniques en conditions variables. Dans le cadre d’une approche fonctionnelle et non formelle de la technique, nous avons insisté sur l’idée que c’est l’activité adaptative de l’apprenant qui est le centre d’attraction de tout le système. Dans cette perspective, la technique est véritablement formatrice si son acquisition permet de « réussir et comprendre », et de comprendre en inventant.   
          
         C’est entre angélisme et diabolisation que les techniques trouveront leur place en E.P.S. et contribueront à la formation des enfants et des adolescents. Mais cette contribution n’est pas « magique » et ne peut se décréter, car intrinsèquement, les techniques ne sont guère porteuses d’un enjeu de formation particulier. Aussi est-il nécessaire qu’elles fassent l’objet d’un véritable traitement par l’enseignant, traitement permettant de garantir la fécondité des relations avec la notion de formation.  
    Finalement, ce traitement vise trois ambitions : mettre en valeur la dimension éminemment culturelle des techniques sportives, intégrer les techniques aux autres connaissances participant à la construction de compétences, et envisager toutes les transformations qui se greffent autour de leur acquisition. En d’autres termes, en apprenant des techniques, l'élève apprend aussi beaucoup d’autres choses. Mais cet « autre chose » ne doit pas rester un mystère : c’est à l’enseignant de le penser, de le prévoir, de l’organiser et de le réguler.  
     
    Notre société contemporaine oppose souvent le scientifique au technicien : d’un côté celui qui comprend et qui cherche à inventer, de l’autre celui qui applique et qui cherche à être efficace. Les relations entre techniques et formation que nous avons mises en avant contredisent cette opposition, celle-ci n’étant en définitive qu’une forme renouvelée du dualisme corps-esprit. Espérons que notre conception plus « intégrée » inspire d’autres secteurs de la vie sociale, afin que chacun soit capable, comme Fosbury, de tourner un jour le dos à la technique…